Crucifier ou se laisser crucifier ?

Prédication donnée à au Temple du Marais le dimanche 24 septembre 2006.
Les textes lus ce jour étaient :
Luc 6 :27-38 – bénir coûte que coûte
Matthieu 26:47-57 – l’arrestation de Jésus

« Ne penses-tu pas que je pourrais sur l’heure demander à mon Père qu’il convoque douze légions d’anges », suggère Jésus à Pierre. Les disciples vivent leur engagement comme un combat, comme une opposition avec le pouvoir en place. Et leur engagement est bien un combat, mais la nature de ce combat n’est pas celle qu’ils croient.
Le zèle d’un Pierre lui fait prendre son épée, et, nous rapportent les différents évangiles, il va se lancer sabre au clair contre ceux qui sont venus arrêter son maître. Voilà quelqu’un qui aime Jésus de tout son cœur. Il est prêt à le défendre, à se donner du mal, à prendre le risque de recevoir un mauvais coup en retour, voire d’être arrêté à la place du maître pour avoir été violent d’entrée, sans que les soldats n’aient donné le premier coup. Pierre est tout entier dans ses convictions. Il se bat pour un Royaume, pour une idéologie qu’il pense être la meilleure, pour toute une batterie d’idées qu’il a entendues dans la bouche de celui qu’il suit depuis plusieurs mois maintenant. Mais, comme vous le savez, Pierre est dans les Ecritures à la fois le grand modèle de la foi et de la fidélité au Christ, mais aussi le modèle de l’incapacité humaine à comprendre et accomplir vraiment ce que Dieu attend de nous.
Pierre ressemble à Judas. L’un et l’autre veulent bien faire. Judas veut hâter l’advenue du Royaume, il se dit que s’il « provoque » Jésus, celui-ci sera obligé de manifester sa royauté, il ne pourra plus tergiverser ni se laisser influencer par son entourage, il sera contraint à se découvrir, à montrer à tous qu’il est bien le Messie et le Roi venu pour régner sur l’Israël de la fin des temps. Judas veut précipiter le Royaume. Et Pierre veut maîtriser le Royaume. Il pense qu’il est l’officier principal d’un chef de guerre qui mène une bataille politique. Il y a un point commun entre Pierre et Judas, bien que sur le terrain ils soient face à face, c’est que finalement, ils ont tous les deux vraiment envie de bien faire, et ils pensent qu’ils peuvent interférer dans le processus de révélation, dans la manifestation de la puissance de Dieu en Jésus-Christ.
Le type de résistance dans lequel Jésus est entré n’a pour ainsi dire aucun point commun avec les résistances politiques et humaines. Jésus n’est pas en résistance contre ce qui advient, contre les événements, mais il est en résistance contre les moteurs de l’histoire que sont le fatalisme, la cupidité, et le besoin de puissance. Jésus ne cherche pas à s’agiter contre les faits ou l’actualité, mais bien contre les racines spirituelles qui produisent ces phénomènes, ces agitations humaines, ces déterminismes manifestes. On a souvent rappelé que pour stopper une fièvre, on peut tout à fait marcher sur le thermomètre et l’écraser, mais que ce n’est pas la soigner. Intervenir sur les conséquences ne permet pas de traiter les causes, pas plus qu’en médecine prendre soin des symptômes ne guérit la maladie.
Or Jésus est le thérapeute d’une société malade, et en particulier malade de sa volonté de puissance. Il est venu pour soigner une humanité qui a du mal à s’extraire de son animalité, c’est-à-dire du règne de la peur et de la domination. C’est le point commun à tous les animaux que d’être apeurés. C’est leur sécurité dans la vie. La peur n’est pas toujours mauvaise conseillère quand le lion ou la hyène sont à votre porte. Elle permet d’éviter la fatalité qui consiste à finir en rumsteack. Dès lors la fin de la peur est un des signaux majeurs de l’humanisation de l’Homme, quand il peut non seulement assurer ses sécurités terrestres, mais aussi trouver auprès de Dieu une paix que le monde a du mal à lui laisser. Quitter la jungle de la peur est notre destinée. Elle va de pair avec l’abandon du désir permanent de dominer. Le règne animal n’est fait que de domination. C’est un problème de chaîne alimentaire, comme je l’évoquais à l’instant. Honnêtement, on a intérêt à être le plus haut possible dans la chaîne alimentaire, à manger l’autre plutôt qu’à se faire manger. Ce second trait caractéristique du monde animal est malheureusement bien présent dans une humanité qui a bien du mal à s’humaniser.
La fin de la peur et la fin de la domination, voilà deux signaux qui marqueront l’humanisation définitive de l’humanité. Et cette profondeur de l’humain est très lisible dans l’expérience de Jésus, qui a su être l’humain véritable, profondément à l’image de Dieu.
Il assume pleinement cette double destinée tout d’abord dans son refus de craindre d’autres pouvoirs que celui de son Père, mais aussi dans le refus de marcher vers le but que Dieu lui a fixé avec d’autres méthodes que celles que Dieu a fixées. Or pour marquer cette double victoire, sur la peur et sur la domination, il doit renoncer aux logiques les plus courantes de cette humanité à laquelle il appartient. Quand la vie est une bagarre, on n’a pas d’autre choix que de crucifier les autres, sinon c’est nous qui serons crucifiés. Jésus ne choisit pas comme Pierre la voie de la violence, mais il assume une puissance bien plus puissante encore en refusant de rentrer dans la domination. Il préfère se laisser crucifier que de rentrer violemment à l’égard des autres dans une logique de crucifixion.
Il en va de même pour nous au quotidien. Combien de fois par semaine nous sommes exposés à la nécessité de résister ? Mais quels seront les termes de notre résistance ? Quels en seront les outils ? Le simple fait d’être chrétien dans une société sécularisée est une entrée en résistance. Parce qu’elle n’est pas audible la parole de celui qui veut ne vivre que la puissance de la croix. Elle n’est pas intelligible la pratique de celui qui ne résiste pas à la main qu’on porte sur lui. C’est pourtant une résistance irrésistible que de refuser l’enchaînement des violences, la surenchère des mots et des gestes. C’est là que se manifeste la vraie puissance et la vraie domination, la supériorité ultime qui consiste à renoncer à la violence. Jésus a su résister à l’évidence de la résistance armée. Il a su contredire les apparences du bon sens en refusant cette convocation des légions d’anges qui auraient peut-être été un langage sur la puissance du créateur, mais pas sur l’amour du Père ou la pertinence du Sauveur.
Cette image n’est pas là pour nous faire adopter la voie d’un pacifisme béat ou bêta, mais bien pour que nous comprenions qu’il a une façon très active de refuser le geste violent. Il y a une façon très dynamique de laisser la violence des autres s’embourber dans la béance de notre refus de surenchérir.
Dans une époque où nous risquons de ne pas être au bout de nos surprises en matière de violence, laissons-nous inspirer et modeler par l’exemple du Christ et assumons que notre chrétienté ne passe pas par la dureté ou le zèle de nos convictions soutenues par la puissance de l’épée, mais bien par le témoignage décalé, dérangeant, inacceptable, du crucifié ressuscité. Au jour où l’alternative se présentera entre « crucifier les autres ou se laisser crucifier », que Dieu nous donne la capacité de choisir la voie tracée par son bien-aimé.
Amen

Lettre ouverte à mes amis musulmans

Qui dites-vous que je suis ?

Qu’est-ce qui est bénédiction ?

Le Dieu foot est mortel

En finir avec l’ingratitude

Les grandes fêtes