Finir en gigot ?

Prédication donnée à l’Église réformée du Marais, le diimanche 9 décembre 2007

Lectures bibliques
Matthieu 5:43-48 - Aimer même son ennemi - Lire
Esaïe 11:1-10 - Le loup habitera avec l’agneau - Lire

Prédication
Dans certains zoos on voit des animaux qui ont l’air drogués tellement ils tournent en rond dans une cage trop petite. On y voit des lions qui ont l’air de gros chats tristes, on y voit des qui pourraient être des machines tellement ils répètent la même cascade mille fois par jour en se pendant aux mêmes cordes, en prenant appuis sur les mêmes bouts de bois morts. On a l’impression qu’on pourrait mettre une petite gazelle dans la cage du tigre et que celui-ci se mettrait à penser : « Tiens, l’administration a ouvert un budget pour le réaménagement de ma cage ? »
La prophétie d’Esaïe pourrait peut-être s’accomplir dans nos zoos tellement les animaux y sont déprimés, tellement ils sont dépersonnalisés, modifiés par leur détention à perpétuité.
Je crois que la vision du prophète est toute autre, car elle est dynamique et non pas endolorie. « Le loup va habiter avec l’agneau, la panthère se couchera avec le chevreau. Le veau et le lionceau seront ensemble et même… c’est un enfant qui les conduira. » On croirait du Disney.
Mais la vision du prophète Esaïe n’est pas plus un conte pour enfants qu’elle ne serait une description d’un zoo maltraitant. Elle est une vision de l’Eternel pour le peuple de Dieu. Oui, la vache et l’ourse auront un même pâturage, leurs petits un même gîte. Et le lion mangera la même paille que le bœuf. Quand aux enfants, ils joueront avec les serpents.
Mais pourquoi nous faire voir cette image ? Pour cultiver en nous l’idée qu’il y aurait un paradis originel où tout allait bien, et qu’un jour nous devrons retourner dans ce paradis-là ? Je ne le crois pas.
Alors est-ce que c’est pour nous faire rêver, pour que nous nous évadions mentalement d’une réalité trop dure, trop empêtrée dans les querelles et les guerres ? Je ne le crois pas.
C’est donc qu’il s’agit simplement d’entendre une image qui choque nos intelligences, une image qui nous conduise à dire : « C’est impossible ! ». Je ne le crois pas non plus.
En réalité, ce tableau de la montagne sainte de Dieu est une description de ce qui se passe quand les créatures de Dieu réalisent vraiment qui est leur créateur. Vous aurez bien entendu que le texte nous dit que tout cela se réalisera quand la connaissance de l’Eternel sera accomplie sur la terre.

Connaître Dieu nous oblige à changer de vie, à vivre des retournements dans le fil de nos jours. Pour employer un mot religieux, découvrir Dieu nous oblige à nous convertir.
La connaissance de Dieu au travers du Christ nous permet d’accéder à des plans de vie qui sont inaccessibles sans lui. Aimer ses ennemis est quelque chose de parfaitement impossible. Mais pire encore, c’est malsain ; ça va conduire à un massacre si les gens ne se méfient plus de leurs ennemis. Ce côté un peu naïf de l’amour des ennemis fait qu’à coup sûr ce sont les violents, les intégristes, les terroristes qui remporteront toute la victoire car si nous nous mettons à les bénir et les aimer, nous leur laissons le droit de nous exterminer. Est-ce que, finalement, cet amour pour les ennemis dont Jésus parle n’est pas une spirale infernale qui conduit à l’autodestruction ?
Eh bien non, je ne le crois pas.

L’amour pour les ennemis c’est une loi du Royaume. Et on ne peut pas aspirer à ce que toute l’humanité entre dans le Royaume de Dieu si l’on n’est pas prêt à vivre la totalité des règles qui régissent ce Royaume.
Et une des lois de ce Royaume, c’est que le loup qui est exposé à la connaissance de l’Eternel est soudain mis en capacité d’habiter avec l’agneau. Que l’ourse qui est exposée à la connaissance de l’Eternel est soudain habilitée à manger la même paille que la vache.
Concrètement, qu’est-ce que cela veut dire ?
D’abord, ce message s’adresse aux violents. Aux loups, aux lions, aux ours, aux serpents. Les violents doivent abandonner leur violence. Ils doivent changer de vie et adopter un autre mode de vie. Ils n’ont rien à y perdre. L’ourse qui arrêtera de manger du veau mangera de la paille et s’en portera très bien. Le loup qui arrêtera de manger de l’agneau goûtera à des mets dont il n’a jamais soupçonné qu’il pourrait un jour en manger. Et donc, de la même façon que l’humain doit abandonner le régime de la domination, le loup doit passer au régime sans agneau. De la même façon que l’homme doit arrêter de cogner sur la femme, sur l’étranger, ou sur l’Etat, le lion doit arrêter d’écraser le bœuf.
Ce message est donc d’abord un appel à la conversion des violents. Les violents doivent abandonner leur violence. Ils doivent convertir leur brutalité, leur férocité, leur inhumanité.
Mais attention, l’histoire ne s’arrête pas là. Car si le loup doit abandonner sa violence à l’égard de l’agneau, l’agneau lui aussi doit se convertir. Le bœuf doit se convertir. Le veau doit se convertir. Le petit enfant doit se convertir. Et que doivent-ils abandonner, tous autant qu’ils sont ? Ils doivent abandonner la peur. Car le complément indispensable de la violence pour que le monde continue à marcher de travers, c’est bien la peur. La peur encourage la violence. La peur dit à la violence : « Vas-y cogne, sinon tu ne seras plus violente. Vas-y déchaîne-toi car sinon tu ne sera plus crédible ». Et la violence dit à la peur : « Tu as peur, hein, tu as peur ? Eh bien prends ça, tu as raison d’avoir peur. » Violence et peur se nourrissent l’une l’autre et sont finalement au service l’une de l’autre, dans une étrange complémentarité. C’est pourquoi la vision d’Esaïe n’appelle pas seulement les violents à abandonner leur brutalité, mais elle appelle aussi les trouillards à abandonner leur peur. Car si vous dites à un agneau : « Tu sais, le loup c’est converti, et il va habiter chez toi, vous allez partager votre chambre… », il faut vraiment que l’agneau se soit lui aussi converti et qu’il ait confiance dans la parole de celui qui annonce pareille nouvelle… Car un agneau dans la chambre d’un loup, ça ne s’appelle pas un agneau, ça s’appelle un gigot.
Voici ce que produit la connaissance de l’Eternel. Voici ce que le Messie, le Christ, peut produire dans un monde de désordre et de trouble. Voici ce que Jésus peut transformer dans nos vies tiraillées entre violence et peur.
Si tous ne changent pas leur regard, rien ne peut arriver.
Si le loup seulement se convertit, mais que l’agneau reste sur son quant à soi, rien ne changera. Et à force d’être craint malgré sa conversion, le loup s’agacera et redeviendra méchant.
Si l’agneau seulement se convertit, mais que le loup n’amende pas ses penchants naturels, rien ne changera. Ou plutôt si, il n’y aura plus d’agneaux sur la terre dans les 48 heures…
La venue du Christ sur la montagne sainte de Dieu, vers Jérusalem, a produit cette réalité nouvelle qu’Esaïe pouvait voir en esprit 700 ans auparavant. Nous voyons les prémices de cette promesse dans une assemblée comme la nôtre où vivent d’anciens violents auprès d’anciens peureux. Si nous ne voyons pas cela encore au niveau de la terre entière, c’est simplement à cause du décalage dans le temps entre la conversion de tous les loups et de tous les agneaux. Demeurent donc encore des confrontations difficiles qui obligent les agneaux à rester vigilants face à une violence résiduelle, et qui contraignent les loups à faire attention à ne pas effrayer des agneaux encore mal informés au sujet de la conversion des loups.
Que tous nous puissions faire nôtre la parole de l’apôtre Paul (en Romains 12:2) : « Ne vous conformez pas aux règles du siècle présent, mais laissez-vous transformer par le renouvellement de l’intelligence [par la connaissance de l’Eternel], afin que vous discerniez quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, agréable et parfait », afin que le Royaume de Dieu soit plus proche que jamais, en somme.
Amen

Le règne, la puissance et la gloire