Mourons franchement

Les grands quiproquos théologiques qui ont tiraillé l’Eglise ont leurs racines dans des lectures partiales ou partielles des Ecritures bibliques. Ainsi, le christianisme s’est développé dans un monde de culture majoritairement gréco-romaine, plutôt que de culture hébraïque, bien qu’il ait été fondé par un juif parmi les juifs. C’est pourquoi la doctrine de l’immortalité de l’âme, très présente dans tout un pan de la pensée grecque, a été un point d’appui à partir duquel les chrétiens et même le judaïsme tardif, ont interprété les Ecritures. Le onzième chapitre de l’évangile de Jean est devenu un point de repère pour cautionner cette représentation : « Jésus dit à Marthe : C’est moi qui suis la résurrection et la vie. Celui qui met sa foi en moi, même s’il meurt, vivra ; et quiconque vit et met sa foi en moi ne mourra jamais. Crois-tu cela ? » (Jean 11,25-26). Le croyant fidèle ne mourrait pas. Pourtant, manifestement, les croyants continuent à mourir… Ce verset a été utilisé pour confirmer en quelque sorte un présupposé de lecture qui était ancré dans la pensée de Platon ou même de l’Egypte ancienne, plus encore que dans celle des sémites.

NE JAMAIS DIRE JAMAIS
C’est le « jamais » qui pose problème dans « il ne mourra jamais ». Car le grec de Jean laisse la possibilité d’une interprétation toute autre. En retournant à la lettre du texte, nous pouvons mieux comprendre l’enjeu : « il ne mourra pas jusque dans l’éternité ». Le grec n’ayant pas de ponctuation, on peut donc lire :
- il ne mourra pas, jusque dans l’éternité (il ne mourra jamais)
- il mourra, pas jusque dans l’éternité (sa mort ne sera pas éternelle).
La négation peut donc porter soit sur le verbe, soit sur le complément.
C’est ainsi qu’une phrase, suivant le choix de lecture que nous faisons, peut vouloir dire une chose et son contraire. La première lecture littérale assoit l’immortalité de l’âme ; la seconde ouvre une autre compréhension, plus cohérente avec l’environnement idéologique et théologique du Nouveau Testament : celui qui vit et croit en Christ meurt, mais c’est sa mort qui n’est pas éternelle. Il meurt mais pour un temps, et il ressuscitera. Et c’est ce que Jésus dit dans le verset 25 qui précède. Après avoir rappelé qu’il est (que Dieu est) résurrection et vie, il dit bien que celui qui vit et croit en lui vivra quand bien même il mourrait. Ce jeu de répétition et de reformulation était une figure de la rhétorique juive, avant même qu’il ne devienne un principe de la pédagogie. Il nous incite à préférer la seconde hypothèse de lecture.

UNE ETERNITE DISCONTINUE
Cet enjeu autour de l’expression grecque eis ton aiôna (jusque dans l’éternité) se retrouve à plusieurs reprises chez Jean, et notamment au chapitre 8 (v. 51-52) : « si quelqu’un garde ma parole, il ne verra jamais la mort » qu’on traduira volontiers : « ce n’est pas éternellement qu’il verra la mort ».
L’immortalité de l’âme peut donc retourner se faire croire chez les grecs. C’est bien une personne mortelle que Dieu veut ramener à la vie, c’est bien une mort de tout l’être que Jean veut signifier, afin que la résurrection ne soit pas vaine, et qu’elle en soit d’autant plus lumineuse et glorieuse. Sinon elle serait une parodie de résurrection, un simple réchauffage d’une âme légèrement refroidie par l’hiver de la mort.
Par ce passage, nous voyons combien la lettre du texte peut être à la fois un repère qui nous évite quelque égarement dans les élucubrations de notre pensée, ou bien un repaire où l’on s’enferme avec ses regards pré-établis, ses grilles de lecture au crible desquelles le texte doit se laisser maltraiter sans résistance.
Dans le cas présent, c’est une question… de vie, ou de mort !

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