L’Ascension, qualité de présence

Prédication de l’Ascension chez les diaconesses de Versailles
Pasteur Gilles Boucomont

Lectures : Actes 1,1-11 – Luc 24,46-53

Prédication
Même quand nous sommes dans des lieux en retrait du monde comme dans cette chapelle, nous sommes toujours à proximité d’une gare où des annonces sont faites ; et le bruit du monde ne peut pas complètement échapper à nos temps liturgiques. Où que nous soyons, désormais, de façon très étrange, même quand nous essayons de nous réfugier dans quelque lieu pour respirer, nous sommes étonnamment en contact avec la totalité du monde vivant, par le biais des téléphones et autres objets électroniques. Nous nous trouvons dans une présence permanente au monde. Aujourd’hui, certaines de nos sœurs du Cameroun peuvent suivre presque en direct ce qui se passe dans leur pays, alors que nous sommes si loin ! Aujourd’hui, nos frères allemands peuvent aussi suivre le détail de ce qui arrive dans leur pays. Qu’elle est étonnante, cette présence permanente du monde, ce monde qui se fait toujours présent à nous. Quand nous sommes en train de partager le repas du soir, la totalité des joies et des peines qui surgissent en Haïti, en Chine, au Guatémala, au Pakistan, dans la banlieue derrière Versailles, devient incroyablement présent à nous. Nous vivons donc dans un temps où nous avons plus besoin de chercher une coupure que de chercher du contact. Nous sommes sur-sollicités, toujours agressés par une présence du monde, et même d’un monde qui nous est totalement lointain, totalement inconnu, un monde, qui, presque, ne nous concerne pas vraiment. Ce monde est là, chez nous, par la radio ou la télévision.
Nous sommes donc dans un monde qui est tout à fait différent de celui du Christ, dans lequel la préoccupation était, au contraire, d’essayer d’être un peu plus présent. Essayer de se rendre présent aux autres, essayer de comprendre quelle pouvait être en particulier la présence de Dieu pour nous. Aujourd’hui, nos contemporains sont plutôt dans une recherche de silence, de calme, désirant que s’arrête enfin le brouhaha terrible de cette présence des 7 milliards d’humains qui nous sont devenus presque immédiats, qui sont comme des voisins de la maison mitoyenne. Nos rapports à ce qui est présent ont donc énormément changé, et quand nous abordons ces textes qui parlent des derniers moments de la présence physique de Jésus sur la terre, nous sommes déformés dans notre capacité à comprendre ce qu’avaient à vivre les disciples. Eux avaient passé toute leur vie à chercher un peu plus de la présence de Dieu. Ils étaient marqués par des passages des prophètes qui rappelaient que dans certains temps, notamment celui du prophète Samuel, il était resté à la mémoire des croyants que la parole de Dieu était rare. La présence de Dieu était réservée au seul lieu du Temple. Il y avait une sorte de sobriété, quelque chose de l’ordre du manque de Dieu. Et c’est à cause de ce manque de Dieu qu’ils avaient désiré suivre Jésus. Ils avaient compris qu’il y avait là dans cet homme quelque chose qui était particulier, et qui rendait Dieu présent. Jésus rendait Dieu presque tangible. Certains n’ont pas hésité à toucher Jésus, pour recevoir une guérison. Jésus était donc devenu la présence de Dieu pour le monde. Aussi, au moment où Jésus annonce qu’il doit partir, c’est l’incompréhension, l’incrédulité… Comment Dieu, ce Dieu qui depuis le commencement du monde a passé tout son temps à se donner, comment ce Dieu qui s’est donné, de génération en génération, malgré le péché, malgré toutes les alliances brisées, comment ce Dieu qui s’offre sans cesse à l’humanité, alors qu’il s’offre, enfin, d’une façon extrêmement tangible, d’une façon qu’on a envie de garder, ce Dieu-là va se dérober ? Il va repartir ? Les disciples avaient déjà fait cette expérience lors de la transfiguration. Dans un geste tout à la fois beau et infantile, ils avaient souhaité construire une tente pour que ces trois figures de la présence de l’Eternel qui étaient apparues là, puissent rester dans leur tente. Mais au moment où le projet de planter cette tente commence à s’étayer, comme par hasard, les trois présents disparaissent. Jésus avait donc mis en place, de la part de Dieu, toute une pédagogie pour s’habituer à ce fait : la façon dont Dieu veut se faire présent à nous n’est pas la même que celle à laquelle nous, nous aspirons.
Jésus, à plusieurs reprises, s’était dérobé à l’attente presque boulimique de la foule de voir des miracles, de pouvoir revoir une nouvelle multiplication des pains, peut-être, s’il le faut — les Juifs ont besoin de miracles et les Grecs ont besoin de sagesse, comme le dira Paul. Jésus avait essayé plusieurs fois de se dérober pour habituer les disciples, habituer le peuple à cette idée qu’il pourrait, un jour, continuer à être présent, mais différemment.
Est-ce que le Père était absent au jour où Jésus a gravi les marches du ciel ?
Est-ce que l’Esprit de Dieu était absent avant Pentecôte ?
Est-ce que Jésus, en tant que Christ, deuxième personne de la trinité, était absent au commencement du monde ?
Est-ce qu’aujourd’hui, bien qu’il soit retourné vers le Père, le Christ est absent ?
Cette présence étonnante, dérangeante, du Père, du Fils et du Saint-Esprit, est là pour nous rappeler que Dieu veut frustrer en nous toutes ces attentes idolâtres de le capturer, dans un lieu saint, dans une image sainte, dans une Ecriture sainte, dans une liturgie sainte, le capturer dans tous ces lieux où notre immense créativité voudrait l’emprisonner… Nous sommes capables d’imaginer différentes tentes, différents temples, différents temps, dans lesquels nous arriverions peut-être, c’est notre espoir, à retenir Jésus, à retenir le Père, à retenir l’Esprit-Saint, de force, parce que c’est en fait ce que nous voulons. Mais cette aspiration, en réalité, s’incarne dans ce que les contemporains de Jésus ou de Paul auraient appelé une attitude charnelle. La façon dont nous voulons retenir Dieu, c’est la même façon dont nous avons voulu retenir le sein maternel, à l’époque, cette façon dont nous avons compris que, par une crise de larme, nous pourrions trouver de l’amour, de la pitié, dans cette mère qui s’éloignait de nous. Et toutes ces frustrations face au refus de l’absence, face au refus de la toute-présence de notre mère, de notre père, de différentes figures qui étaient des bénédictions pour nous. Toutes ces frustrations nous ont fait croire qu’être dans la présence de l’autre, c’est toujours être là à le toucher, le sentir, le voir. Nous voulons toujours être dans une présence où les sens sont mobilisés : nos yeux, notre nez, nos oreilles, nos doigts… Et finalement, ce manque et ces frustrations qui sont en nous depuis si longtemps, nous les avons gardées, et au lieu d’aborder Dieu avec notre esprit, nous l’abordons avec notre nature charnelle. Nous voulons le toucher, le tenir, le garder, nous voulons mettre la main sur lui, nous voulons l’entendre, mais avec notre oreille, nous voulons le voir, mais seulement avec nos yeux, nous voulons le sentir, parce que notre cœur se mettrait à battre plus fort. Mais tout cela correspond à notre nature charnelle.
Dieu veut nous apprendre à le saisir en esprit. C’est pour cela que Dieu se dérobe à nos yeux, à nos oreilles, qu’il se dérobe à nos mains et à toutes les velléités que nous avons de le garder dans des temples, des lieux saints, des objets cultuels, dans lesquels nous croyons qu’il sera obligé de venir, contraint, soumis, à venir parce que nous aurons fait ce qu’il faut. Mais tout cela est vain. C’est notre aspiration la plus animale, la plus psychique, la plus vaine. Car Dieu veut se donner à nous. Il ne veut pas que nous le prenions, que nous le gardions. Il ne veut pas que nous le saisissions, il veut se donner à nous. De la même façon qu’il s’est donné comme Père pour le peuple d’Israël, de la même façon qu’il s’est donné comme Christ pour le peuple Juif, en Jésus, de la même façon qu’il s’est donné à toutes les nations comme Esprit-Saint, le Seigneur, l’Eternel, Père, Fils et Saint-Esprit, veut continuer à se donner à nous en esprit, pour que, définitivement, nous arrêtions de vouloir nous saisir de lui pour le capturer comme si nous pouvions mettre Dieu dans quelque prison que ce soit.
Finalement, Dieu nous appelle à une conversion profonde, au jour de l’Ascension. Cette conversion c’est de nous rappeler qu’il y a une façon d’être aux autres, et notamment d’être à ce grand autre qu’est Dieu, qui permet une qualité de présence. Et la qualité de présence que Dieu nous offre, c’est un modèle dont nous pouvons gratifier les autres aussi. Être présent aux autres ne veut pas dire forcément les serrer dans nos bras. C’est vrai pour un temps. Il y a un temps pour étreindre et un temps pour être au loin. Être présent aux autres, ce n’est pas forcément les voir physiquement, ni même les voir au travers d’un écran. Être présent aux autres, c’est être présent spirituellement, dans une vigilance ; avec notre corps, avec notre âme, mais aussi et surtout, parce que nous avons été spiritualisés par le Christ, être présent à eux spirituellement. Celles qui prient ici aujourd’hui, en étant loin de beaucoup de ceux qui leur sont chers, savent qu’on peut être présent aux autres dans la prière.
Au jour de l’Ascension, le Seigneur nous apprend à convertir notre conception de la présence dans une sorte d’imitation de Jésus-Christ, en découvrant d’autres formes de présence beaucoup plus affinées. Mais bizarrement, il ne se contente pas de nous apprendre ce que lui considère être la juste qualité de présence. Le Seigneur veut nous apprendre quelque chose qui nous est complètement incroyable, qui nous est impossible à penser : au-delà de la qualité de présence, c’est la qualité d’absence. Car au jour présent, quand nous pensons pouvoir être présents à tous, par internet notamment, quand certains caressent des rêves d’ubiquité, quand nous sommes dans ces rêves-là d’une présence intégrale, Jésus-Christ nous dit : « Il y a une façon de se retirer qui est porteuse de vie. Il y a une façon de ne pas être là qui donne à vivre. Il y a une façon de s’absenter qui permet à l’autre d’advenir à la Vie véritable. » Alors, dans le creux dans lequel nous nous trouvons du fait du calendrier liturgique, entre l’Ascension et la Pentecôte, laissons-nous convertir par le Seigneur, non pas pour nous préoccuper toujours de la qualité de nos relations, de la qualité de notre présence, de la qualité de notre façon d’être souriants, bienveillants. Profitons de ce temps en creux, pour apprendre, non pas dans notre intelligence ni dans notre sensibilité, mais vraiment dans notre esprit, ce que veut dire se mettre en retrait. Entre l’Ascension et Pentecôte, mais peut-être même après Pentecôte, malgré l’effusion de l’Esprit, le Seigneur nous offre une qualité d’absence qui nous permet de souffler, de respirer l’air du Royaume, de l’inspirer et de le réexpirer. Ce temps est ouvert. Ne le prenons pas comme un temps triste, tels les disciples qui fixent le ciel en pensant que c’est fini. Prenons ce temps comme, au contraire, un temps de bénédiction : oui, maintenant, ça commence, ça recommence. C’est la vie de Dieu qui se déploie, toujours un petit peu plus. C’est la vie du Ressuscité qui devient de plus en plus vivante. C’est la vie du Ressuscité qui s’étend, non pas seulement sur le seul peuple Juif, mais qui va au-delà des nations, en Galilée, à Jérusalem, bien plus loin… C’est la vie du Vivant qui est en nous qui se déploie. Que le Seigneur nous donne de vivre ce qu’il nous a donné d’entendre.
Amen.

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