Pourquoi Dieu est Père et non mère

Prédication donnée à l’Église réformée du Marais, le dimanche 11 juin 2006
Les lectures bibliques d’appui étaient Deutéronome 4:32-40 et Romains 8 :14-17

Deutéronome 4:32-40
Moïse dit : Réfléchissez aux événements d’autrefois,
à ce qui s’est passé longtemps avant vous,
depuis que Dieu a créé les êtres humains sur la terre.
Demandez-vous ce qui est arrivé d’un bout du monde à l’autre.
Est-ce que quelque chose d’aussi extraordinaire a déjà existé ?
Est-ce qu’on a déjà entendu raconter une chose pareille ?
Est-ce qu’un peuple a déjà entendu la voix d’un dieu
lui parler du milieu du feu, tout en restant en vie,
comme cela vous est arrivé ?
Est-ce qu’un dieu est venu se choisir un peuple au milieu d’un autre peuple ?
Non, mais le Seigneur votre Dieu, lui, l’a fait pour vous, sous vos yeux.
C’est pourquoi il a envoyé de grandes souffrances aux Égyptiens,
il a réalisé pour vous des actions extraordinaires et étonnantes,
des exploits puissants et terribles.
Vous, vous avez pu voir clairement tous ces événements
pour que vous reconnaissiez ceci :
c’est le Seigneur qui est Dieu, et il n’y a pas d’autres dieux que lui.
Du ciel, il vous a fait entendre sa voix pour vous éduquer.
Sur terre, il vous a montré son grand feu,
et vous l’avez entendu parler du milieu du feu.
Le Seigneur aimait vos ancêtres.
C’est pourquoi il vous a choisis, vous qui êtes les enfants de leurs enfants.
Et il vous a fait sortir d’Égypte lui-même, avec grande puissance.
Maintenant, il va chasser devant vous
des peuples plus nombreux et plus forts que vous.
Il va vous faire entrer dans leur pays pour vous le donner en partage.
Reconnaissez donc aujourd’hui et gardez dans votre coeur cette vérité :
c’est le Seigneur qui est Dieu, là-haut dans le ciel et en bas sur la terre.
Il n’y a pas d’autres dieux que lui.
Respectez ses lois et ses commandements que je vous donne aujourd’hui.
Alors vous et vos enfants, vous serez heureux.
Et vous vivrez longtemps dans le pays
que le Seigneur votre Dieu vous donnera pour toujours.

Romains 8:14-17
Tous ceux que l’Esprit de Dieu conduit sont enfants de Dieu.
Et l’Esprit que vous avez reçu ne fait pas de vous
des esclaves qui ont encore peur,
mais il fait de vous des enfants de Dieu.
Et par cet Esprit, nous crions vers Dieu en lui disant : « Abba! Père! »
L’Esprit Saint lui-même nous donne ce témoignage :
nous sommes enfants de Dieu.
Alors, si nous sommes enfants de Dieu,
nous recevrons en partage les biens promis par Dieu à son peuple,
et ces biens, nous les recevrons avec le Christ.
Oui, si nous participons à ses souffrances, nous participerons aussi à sa gloire.

Message :

Nous découvrons dans ces passages des Ecritures qu’il n’est pas du tout insignifiant d’appeler Dieu par un nom ou par un autre. Nous savons qu’il y a des tas de noms pour nommer Dieu, et chacun de ses noms s’appuie sur une identité particulière que nous voulons donner à celui à qui nous nous adressons.
Quand nous prions Dieu comme Tout-Puissant, nous ne prions pas du tout de la même façon que quand nous nous adressons au Christ, qui est passé par l’expérience de la croix. Prier le Dieu Tout-Puissant, c’est reconnaître que tous les possibles appartiennent à Dieu, qu’il est le Dieu de l’impossible qu’il est le Dieu qui peut tout (ce qui ne veut pas dire qu’il fait tout et en particulier qu’il ferait tout ce qu’on lui dit de faire…).
S’adresser à Dieu par un nom ou par un autre, c’est donc qualifier Dieu, de la même façon qu’on ne s’adresse pas sur le même ton à une même personne suivant les contextes. De temps en temps, un journaliste laisse échapper un « tu » à la place d’un « vous » qui dévoile qu’il connaît la personne au-delà de son rôle de journaliste, plutôt dans le registre de l’amitié.
Les protestants ont été appelés très tôt les tutoyeurs de Dieu. Non pas qu’il soit mieux de tutoyer Dieu que de le vouvoyer, mais simplement parce qu’en tutoyant Dieu on fait un choix. Et ce choix consiste à dire que la proximité, la confiance et l’intimité d’un « tu » sont plus importantes encore que la déférence et le respect d’un « vous ». Dieu n’a pas voulu être lointain mais bien proche, ce que nous reconnaissons et valorisons par l’usage du « tu ».
En qualifiant Dieu de « Père, Fils et Saint-Esprit », nos prédécesseurs dans la foi ont fait des choix très particuliers. Ils ont voulu mettre l’accent sur des facettes de Dieu bien particulières. Comme, de toute façon, Dieu nous échappe et que nous ne pouvons pas avoir de langage universel, nous ne pouvons pas faire de description scientifique de Dieu, il fallait bien utiliser des noms autres, des noms du langage courant qu’on emploierait comme des images, comme des métaphores pour essayer de raconter qui est celui qui échappe au langage et pour essayer de montrer qui est celui qui échappe aux regards.
En choisissant d’appeler Dieu par le nom de Père principalement, les premiers chrétiens ont pris un risque. Il est souvent rappelé que cela a exaspéré nos frères aînés Juifs qu’on puisse appeler Dieu Père. A la rigueur qu’on dise « Dieu est comme un père pour nous », c’était recevable, et le Psaume 103 ne s’en prive pas. Mais l’appeler, le héler, le prier en l’appelant Père, c’était choquant. Car non seulement quand on nomme quelqu’un le nom qu’on lui donne dit des choses sur ce qu’il est, mais en plus, le nom qu’on lui donne décrit aussi comment nous nous positionnons par rapport à cette personne. Si nous nommons Dieu Père, alors cela signifie que nous nous reconnaissons comme enfants. Et c’est très compliqué de dire cela car alors, comment fonctionne cette paternité et cette filiation. Si Dieu est notre Père, comment est-ce qu’il a fait ses enfants. Si Dieu est notre Père cela veut dire que nous avons un atavisme bien particulier, que nous avons en nous des qualités de Dieu. Est-ce à dire que génétiquement nous aurions au moins 50% de son patrimoine génétique ? Mais c’est insensé car notre père est bien sur la terre et il est fait de chair et de sang. Et si nous sommes des enfants, arriverons-nous un jour à quitter cette enfance ou sommes-nous condamnés à un infantilisme spirituel, à être d’éternels bébés nourris au lait ?
Paul, à la suite de Jésus-Christ tient fermement sur cette appellation de Dieu comme Père. C’est au cœur de sa foi.
Pourquoi Dieu a-t-il été appelé Père et non pas Mère ? Après tout on pourrait l’envisager ? Eh bien tout simplement parce que c’est bien comme Père que le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, le Dieu de Moïse et de Jésus-Christ, se comporte. Laissez tomber d’office l’argument ethnologique comme quoi Dieu serait père parce qu’il serait décrit comme tel dans une société patriarcale. Ce n’est pas là la vraie raison. Il est nommé Père tout simplement parce que le type de relation qu’il a avec l’humain est de l’ordre de la paternité beaucoup plus que de la maternité. Et ce n’est pas une histoire de féminisme ou de machisme. C’est simplement un type relationnel. On est toujours sûr de sa mère, tandis qu’on n’est jamais vraiment sûr de son père. Même avec les analyses ADN. L’être humain est complexe et si la maternité est un lien qu’il faut couper, la paternité est un lien qu’il faut construire. En tant que lien de personne à personne la paternité est beaucoup plus fragile que la maternité parce qu’elle naît d’une parole. Oui, la paternité ne tient qu’à la parole de la mère. On devient père dès que la mère d’un enfant dit à son enfant « C’est lui ton père ». Dès qu’elle le dit par des mots, par des gestes, par des attitudes et par une pratique. Un père est toujours adoptif. Alors bien sûr on souhaite à chacun que son géniteur naisse comme père assez rapidement après la naissance, mais c’est toujours conditionnel.
Dieu n’est pas en relation avec nous dans un mode relationnel où il faut couper un cordon. Il est devant nous comme cette relation paternelle qu’il faut au contraire tisser, construire et faire naître par une parole.
Si vous tenez à tout prix à chercher du maternel dans ce qui fait notre foi, n’allez – de grâce - pas chercher du côté de Marie. Non, la figure féminine qui construit notre foi, c’est tout simplement l’Église, la communauté. Elle est cette matrice, elle est cette mère où nous nous trouvons dès le début, elle exerce cette maternité qui nomme, qui essaye de dire à ses enfants, depuis le plus jeune âge : « Tu sais, tu peux avoir confiance en Dieu car c’est bien lui ton Père ». Quand nous accompagnons des enfants dans leur formation biblique, quand nous prenons soin des uns et des autres au moment où ils essayent de revivifier un lien avec Dieu dont ils sentent bien qu’il ne tient pas très bien, nous exerçons, à notre tour cette fonction maternelle qui essaye de nommer la paternité de celui qui est Père parce qu’il veut adopter tous ceux qui accepteront son amour.
L’enjeu est de taille pour la vie de nos communautés. En tant qu’Église, nous avons à apporter un amour bien particulier à ceux qui viennent nous rejoindre, car c’est la tendresse couvrante et aimante, une vertu maternelle, que nous pouvons leur communiquer. Mais cet amour n’est pas une fin en soi. Il est un soin que l’on prend des uns et des autres mais ne doit pas devenir un amour qui étouffe, comme ces mères dans le monde animal, qui étouffent leurs petits en voulant les protéger, les nourrir ou les couvrir. La tendresse maternelle que propose la communauté chrétienne a surtout pour fonction d’accompagner la découverte de l’amour bien particulier de ce Père qui paraît tantôt lointain, tantôt dur. C’est à l’Église que revient la tâche de contredire les mensonges qui courent autour de nous, comme quoi Dieu serait absent, parce que l’époque est aux pères absents, à la paternité décomposée, à la lâcheté quant aux responsabilités qu’il faut pourtant assumer. Et c’est à l’Église de contredire l’autre mensonge, comme quoi le Père serait nécessairement un violent, un dur, un insensible, seulement parce qu’effectivement, de temps en temps, c’est à lui que revient le devoir de marquer des limites, de poser des interdits, voire de sanctionner. Le monde et ses puissances essayent de troubler notre rapport à Dieu en lui attribuant toutes les défaillances des pères de chair et de sang qui ont du mal, en ce siècle, à assumer leur paternité. Et avec ce double prétexte que les pères sont parfois défaillants, on voudrait nous faire croire que Dieu est donc dans la terrible alternative de l’absence et de la violence. En somme un père molasson ou cogneur. Non, non et non. L’Église a une responsabilité, tant vis-à-vis de Dieu, à un niveau spirituel, qu’à un niveau social et éthique, vous le comprenez bien. Les deux sont liés. La restauration d’une paternité apaisée est une urgence à bien des égards. Sortir de l’alternative du trop et du pas assez est une des trajectoires indispensables pour l’Église d’aujourd’hui. Car le Père de Jésus-Christ est tout à la foi ferme et tendre. Sa fermeté n’est pas violence et sa tendresse n’est pas lâcheté.
Mesdames, votre rôle est important dans la consolidation de paternités humaines qui retrouvent un équilibre : c’est de la force de votre parole que naîtront les pères que nos enfants recherchent. Messieurs, ne vous prenez pas pour Dieu, mais cherchez à imiter celui qui a su offrir au monde un modèle de paternité harmonieuse. Et vous tous l’Église, n’ayez cesse de dire au monde : « C’est Lui, ton Père ». Nos contemporains sont en train de mourir de manque d’amour entre une société de consommation qui se comporte comme une mère mais qui nous fait mourir d’un gavage qu’elle ne sait interrompre et un Dieu dont certains aiment à dire qu’il est absent, mais qui l’est seulement parce qu’on lui a interdit le territoire.
C’est notre responsabilité et c’est notre héritage. A nous de ne pas le gaspiller, mais d’en vivre joyeusement, avec le plus grand nombre possible de ceux qui sont nos frères et nos sœurs et ne le savent pas encore.
Amen.

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