Qui dites-vous que je suis ?

Prédication donnée le dimanche 17 septembre 2006 au Temple du Marais à Paris.
Sur la base de Marc 8:27-35

Au fait, tu me vois comment ?
Cela pourrait être la question inquiète d’un adolescent en quête d’identité. C’est par la superposition des images que nous renvoient les autres que l’on peut se faire une idée comment nous sommes dans le regard de l’autre. Et cette question est très importante pour se structurer, pour tenter de découvrir notre identité, qui n’est certainement pas quelque chose de fixé dans des papiers, dans un numéro de Sécurité Sociale ou même dans un fichier ADN. Notre identité est ce qui reste de la superposition de tant d’images imprimées sur de nombreux feuillets transparents. On sait bien qu’on ne se voit pas du tout comme les autres nous voient, simplement, parce que notre seule façon de nous voir, c’est dans un miroir et qu’un miroir ne renvoie pas notre image, mais son inverse. Dans le même ordre d’idées quand on entend notre propre voix dans un enregistrement on est très troublé car on dit que ce n’est pas possible, ça ne peut pas être ça… Ce n’est pas ce que nous entendons.
Il faudrait pouvoir sortir complètement de nous-mêmes pour pouvoir nous regarder vraiment, et c’est donc impossible. Notre identité est donc quelque chose de mobile qui évolue selon le type de superposition d’images qui se font, en nous et par le regard des autres.
Quand Jésus demande aux disciples : « Pour vous, qui suis-je ? », il n’est pas un adolescent attardé qui continuerait à soigner maladivement son « look ». Il n’est pas non plus dans une crise identitaire ou dans une dépression qui le questionne — soyez rassurés pour lui, merci. Il pose cette question alors que le texte qui précède le passage que nous lisons raconte justement une guérison. Et pas n’importe quelle guérison, c’est justement la guérison d’un aveugle. Il veut donc faire réfléchir les disciples sur la question du point de vue, sur la façon dont on voit ou ne voit pas, dont on comprend ou ne comprend pas se qui se passe devant nos yeux. En quelque sorte, les disciples viennent de voir ce que ça fait de passer de l’aveuglement à la vue et il leur pose la question « Au fait, comment me voyez-vous ? »
Je le disais, Jésus n’attend pas d’être rassuré quant à son identité personnelle. Pas plus qu’il ne poserait cette question pour se placer dans la condition du maître d’école vérifiant les acquis de ses élèves. Ce n’est pas un contrôle, un partiel ou même un examen de rattrapage pour disciples peu studieux. C’est fondamental que Jésus n’attend pas une bonne réponse. Sa question est une question ouverte et n’appelle pas de réponse unique, préétablie. La meilleure preuve, c’est qu’il ne corrige pas spécialement les premières réponses qui sont données. Quand il demande ce que les gens disent de lui, on rapporte qu’il pourrait être Jean-Baptiste, ou bien Elie, ou encore un autre prophète. Drôle de croyance en une quasi-réincarnation, comme si l’esprit de Jean-Baptiste pouvait venir habiter le corps de l’homme Jésus…On pourrait comprendre que le Christ s’indigne de cette réponse, mais il n’en est rien. Bizarrement, il réagit quand Pierre donne sa propre réponse : « Tu es le Christ ». C’est très bizarre effectivement que Jésus réagisse à ce moment puisque c’est justement une réponse plus adaptée que les premières. Jésus est bien le Messie. Mais il est vraisemblable qu’il craigne que cette réponse ne devienne une réponse toute faite, une réponse normative. C’est pour cela qu’une fois de plus Jésus ajoute la recommandation de la discrétion. Ce n’est pas une bonne idée en terme de marketing de dire aux représentants de cacher les vraies qualités de ce qu’ils doivent promouvoir…Mais Jésus veut attirer l’attention des disciples sur l’aspect malléable de la vérité. Ce n’est pas problématique que Pierre dise que Jésus est le Messie, car c’est bien vrai, mais c’est problématique qu’il aille le dire à tout le monde, parce qu’alors un mouvement collectif va se mettre en place qui va poser des problèmes. Et surtout, les gens ne pourront alors plus répondre à la question « Pour vous qui suis-je ? » car il seront tentés de ne faire que répéter la réponse d’un de leurs illustres prédécesseurs, Pierre. Jésus veut nous éveiller au caractère relatif de la vérité. C’est lui, en tant que personne qui est porteur de la vérité, mais nos vérités énoncées ne sont que des images temporaires, des images fixées, des points de vue. Cela ne serait que l’immense jeu de toutes ces images qui pourrait nous conduire à voir clair quant à l’identité véritable de ce Jésus. Si on est maintenant contraints à dire que Jésus est le Messie, et si c’est la seule réponse tolérée, alors il devient un peu léger de dire qu’il est un médecin (ce qui est pourtant vrai), qu’il est un politicien (ce qui est aussi vrai en un sens), qu’il est un fin psychologue (ce qui est encore vrai). Si Pierre répète sa réponse à tout le monde, elle va devenir normative. Or le projet de Jésus, c’est justement de demander à chacun ce qu’il pense de lui.
La relation que nous devons avoir au Christ n’est pas une posture de bienséance ou de bon élève. Le Christ n’attend pas de nous qu’on donne de bonnes réponses qu’il aura établies préalablement dans un corrigé type, disponible pour tous les religieux chrétiens, et dont la tâche consisterait à corriger les copies d’un peuple studieux éternellement en train de réviser. Ce qui intéresse Jésus, c’est que, à son propos comme à l’égard de Dieu, nous soyons dans un mode relationnel. Non pas « Qui suis-je ? » mais bien « Pour toi, qui suis-je ? ». C’est ta réponse qui est unique. C’est ton point de vue qui nous intéresse, parce qu’il est unique, parce que les six milliards de personnes qui se trouvent sur cette terre n’occupent pas la même place. Ils peuvent être très proches les uns des autres, mais ils sont postés à des endroits différents et chacun porte donc un regard différent sur le réel.
Ce qui importe donc, ce n’est plus de connaître la confession de foi par cœur, de savoir les réponses qu’attendent les religieux, ou d’être de bonnes machines à répéter ce qu’on nous a dit. Ce qui importe, c’est d’entrer en relation avec ce Dieu qui est vivant, c’est d’entrer en relation avec ce Christ ressuscité, vivant pour toujours. Car c’est de cette relation que peut jaillir une réponse personnelle, tellement plus intéressante que les réponses toutes faites. Qu’est-ce que Dieu fait pour vous, comment vous le voyez, comment vous discutez avec lui, de quoi sont faites vos conversations, quel regard portez-vous sur lui, quel regard porte-t-il sur vous, voilà les questions centrales. Si les réponses étaient figées, cela voudrait dire que nous aurions un Dieu figé, un Dieu mort, un Dieu complètement objectivé. Or il n’en est rien.
La tentation est grande pour nous de vouloir à tout prix répondre par la réponse des autres. Nous voulons bien faire. Nous sommes comme Pierre qui finalement est vexé que sa réponse ait mené le maître vers une consigne de discrétion. Il prend cette consigne comme un désaveu, comme une mauvaise note, comme un 2/20 qui serait parfaitement injustifié, dans le sens où c’est parfaitement vrai que Jésus est le Messie, comme l’a dit Pierre. Il réprimande le Christ de lui avoir finalement dit : « C’est ta réponse, garde-la pour toi ». Pierre est zélé et il veut bien faire, mais Jésus ne veut pas de ce zèle. Sa réaction peut nous paraître disproportionnée puisqu’il dit à Pierre une parole d’une dureté effroyable « Arrière de moi, Satan ». Nous devons réaliser que cette réponse est à la mesure du sentiment qui en Jésus, vraisemblablement, à ce moment précis. Il y a bien une puissance diabolique qui essaye de ne fonctionner que selon des catégories humaines. Le projet de Dieu n’est pas un projet de marketing. Ce sont les humains qui ont besoin de faire de la publicité, des plan média, des lancements de produits, etc. Dieu n’a pas besoin de ce zèle-là. Il est qui il est, et il ne veut pas qu’on l’objective, qu’on l’enferme dans le tombeau d’une idée toute faite qui ne sera même plus éprouvée par ceux qui la répèteront machinalement. Il ne veut pas qu’on le fige parce qu’il est vivant et en relation. Il n’a pas besoin, contrairement à de nombreux hommes politiques, qu’on mette de lui une photo d’il y a dix ans sur l’éditorial du journal de son parti. Si j’ose employer une image symbolique dont j’espère qu’elle ne vous choquera pas, Dieu n’a pas peur d’avoir des cheveux blancs. Entendez, il se moque bien des critères normatifs d’image qui sont présents dans les cadres de pensée des humains. Il est Dieu et veut entendre la façon dont on reconnaît sa trace dans nos vies. Il veut entendre notre réponse pour savoir quelle est la place réelle que nous lui accordons dans notre existence. Il veut entendre que nous l’aimons car il nous aime. Il veut simplement qu’on prenne un moment ensemble et que nous répondions à la question : « Au fait, pour toi, je suis qui, vraiment ? ». Amen

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